ALmando Keslin

La vie est une réalité qu’on expérimente physiquement, et cela de la naissance à la Transition, c’est-à-dire entre l’inspiration et l’expiration (le premier cri du bébé et le dernier souffle / soupir humain). Le départ d’Almando Keslin nous parait comme un rêve. Vraiment, tout ce qui appartient au domaine physique a une durée de vie. À la lumière de ce principe, nous sommes en droit de dire qu’entre le rêve et la réalité il existe une vérité absolue que l’humanité et la science ne peuvent vraiment définir et comprendre. Le rêve est aussi une réalité dans l’intemporel.

La mort s’assimile à un rêve, un passage d’un état à un autre, que personne n’aimerait choisir, même quand on souffre terriblement sur cette terre de vanité. Almando Keslin, ce batteur au talent multiple, a confirmé une telle assertion. Au cours d’une conversation qu’on a eue avec lui, il avait déclaré qu’il n’avait peur de rien, sauf de la mort. Pourtant, il ne savait pas qu’il allait compléter son pèlerinage terrestre le vendredi 22 mai 2015. Comme nous le savons, Almando a succombé des suites d’une maladie qu’il a courageusement supportée pendant plus d’un an. L’œuvre d’une icône confirme toujours son immortalité. Et la vraie mort c’est l’oubli.

Almando Keslin: Un musicien-né et un professionnel rare

Almando Keslin possédait les qualités d’un grand chercheur. Il faisait de la nature sa source d’inspiration, modelant son œuvre sur le chant des oiseaux afin de fortifier son esprit créatif. Par exemple, le roucoulement de la colombe, le jacassement du perroquet, le chant du rossignol lui ont servi de référence pour créer des sons particuliers à la batterie. Avant tout, Almando était un grand timbalero (joueur de timbales) de l’époque, si ce n’est le plus grand de sa génération. À cause de sa grande versatilité musicale et sa créativité, Almando se démarquait des batteurs de sa génération et ne ressemble pas en style à ceux qui évoluent aujourd’hui.

On remarque que toutes les productions musicales d’aujourd’hui reflètent la même couleur. Almando possédait toutes les qualités d’un pince-sans-rire. Vraiment, il faisait rire tout le monde avec des histoires qu’il contait. Il gardait son calme et s’était toujours retenu de rire lui-même. Cette grande qualité lui a permis de semer la joie où la tristesse voulait s’imposer avec force. Il disait toujours des choses drôles sans jamais faire de plaisanteries de mauvais goût. Il était aimé de tout le monde. Il avait un attachement particulier avec Denis Emile, l’ex-guitariste du Bossa Combo.

Lors de mon premier voyage-retour en Haïti en 1976, le chanteur Tarzan, de son vrai nom Frantz Jeudi, m’avait emmené avec lui, le mercredi 21 juillet 1976, au studio d’enregistrement – Desmangles, situé, lors, à l’intersection des Rues Pavée et de la Réunion, au centre-ville de Port-au-Prince. Almando Keslin et le maestro Wébert Sicot y étaient parce qu’ils participaient au projet musical du groupe « Les Zotobrés ». Almando taquinait le maestro Sicot parce qu’un autre musicien était venu, à la salle de prise de son du studio, offrir un contrat verbal au génie du saxophone. Il demandait aussi au maestro de renvoyer la session qui se déroulait, pour aller avec lui dans un autre studio de la ville. Ce dernier voulait que Sicot exécute quelques solos de sax dans un autre projet musical.

Wébert Sicot ne savait pas que le micro était ouvert et que, dans la cabine de l’ingénieur du son, derrière la vitre, l’on écoutait sa conversation avec celui qui était venu lui offrir de l’argent pour qu’il laisse le studio-Desmangles dans l’immédiat. Le maestro de la Cadence Rampa ne refusa pas la proposition qui lui a été faite, mais imaginait une façon pour laisser l’espace le plus tôt que prévu. Il dit à son interlocuteur : « ou mèt ale, ma p vini , mwen di w ma p vini». Soudain, Almando Keslin se leva et dit : « Maestro, tu as un engagement professionnel avec nous et nous devons continuer notre session aujourd’hui pour faire avancer le projet. Tu ne peux pas mettre fin à notre séance de façon prématurée ». C’est alors que Wébert Sicot se rendit compte qu’on écoutait la conversation qu’il a eue avec l’intéressé et il se mit à rire à tue-tête. À la demande d’Almando, il décida de poursuivre la session à la satisfaction des musiciens présents qui participaient au projet. Cet incident mit en évidence le degré de discipline, l’éthique et le professionnalisme d’Almando Keslin.

En mai 1977, le jour de la finale du championnat interuniversitaire / inter nation de football organisé par la Faculté de Médecine de l’Université de Bruxelles, à Ixelles, grâce à Yvon Toussaint, un ancien coéquipier au Collège Canado-Haïtien et à la Faculté de Médecine, j’ai pu auditionner le disque de « Les Zotobrés » dans son intégralité. Les Zaïrois n’avaient pas caché leur appréciation du disque et ils faisaient surtout l’éloge du batteur haïtien. En passant, Haïti remporta la coupe face à l’équipe du Zaïre, malgré le fait que cette sélection africaine aligna des joueurs professionnels qui évoluaient en France et en Belgique. Almando Keslin était aussi un excellent footballeur qui, aisément, pouvait des deux pieds dribbler et tirer au but. Ses feintes de corps déroutaient tous les défenseurs qui lui imposaient soit un marquage individuel ou bien de zone.

Almando Keslin : L’explorateur infatigable

Avant son intégration au sein du Bossa Combo, Almando faisait partie de l’Orchestre Franck Mathurin, un ancien professeur à l’école primaire des Frères Salésiens (St Jean Bosco). Il a vraiment commencé sa carrière musicale avec le Bossa Combo. Il se rendit au Mexique avec cette formation musicale qui participa au Festival de musique en 1970. Cette année là, le Bossa Combo honorait son premier contrat à l’Hôtel El Rancho. A l’époque, les groupes musicaux jouaient surtout dans les salons. On peut dire avec certitude qu’Almando était aussi un membre original du Bossa Combo. Son apport technique valait un pesant d’or.
Le Big Band Bossa Combo était composé des musiciens suivants : Raymond Cajuste et Schubert (chanteurs), Almando Keslin (timbales – batterie), Max « Totos » Lévy (tambour), Ernst « Nènè » Volcy (basse), Rodrigue Toussaint (guitare solo), Denis Emile (guitare accompagnement), Emmanuel Figaro (saxophone), Jean Robert Jean-Pierre (cowbell-puis batterie), Adrien Jeanite (piano / orgue). On doit souligner que, contrairement à certaines informations publiées sur les réseaux sociaux, Dernst Emile, le frère jumeau de Denis n’a jamais fait partie du Bossa Combo. Il a cependant été le guitariste qui accompagnait Ansy Derose dans ses concerts ou d’autres activités musicales.

Almando Keslin devint le batteur attitré du Bossa Combo, cet orchestre qui se voyait attribuer le statut de « house band », c’est-à-dire un orchestre qui accompagnait les artistes venus de l’étranger et aussi les plus grands noms du paysage musical haïtien. La chanson « Pa sou sa » de Joe Archer avait marqué cette période. Almando était un percussionniste extraordinaire sans nul autre pareil. D’ailleurs, il jouait tous les instruments de percussions et maitrisait tous les rythmes traditionnels d’Haïti et également une diversité de rythmes internationaux. Il pourrait être considéré comme un « one size fits all », c’est-à-dire un musicien Hi-Tech, tout terrain. Almando était aussi un excellent tambourineur, à la dimension des plus connus d’Haïti. Il était de loin un meilleur tambourineur qu’un batteur. D’ailleurs, il existait un péristyle chez lui où il a grandi. C’est bien là qu’il apprit le langage du « tambour vodou » et tous les rythmes connexes. Auteur de l’article : Robert Noël. Il maîtrisait si bien le tambour qu’il pourrait faire école et garantir la préservation de ce patrimoine culturel. Il lui manquait simplement l’encadrement financier.

Le concept « Rasin » a commencé chez Almando Keslin, qui est issu d’une famille de musiciens. Son cousin, Carmelo Keslin, faisait partie du Super Ensemble Wébert Sicot (la Cadence Rampa) comme timbalero, et Almando le remplaçait des fois. C’est Daniel Dalcé (Ti bass), un autre cousin d’Almando, qui ajouta la guitare – basse dans les cérémonies-vodou (Kondjonrou) qui se déroulaient au péristyle de la famille. Il faut dire qu’Ansy Derose se faisait souvent accompagner par les musiciens du Bossa Combo. On retrouvait, lors, Jean-Robert Jean Pierre à la batterie, Dernst Emile à la guitare. Ansy avait un amour particulier aussi pour Almando Keslin, qui, non seulement l’accompagnait à la batterie mais des fois aussi au tambour. Il faut dire en passant qu’Almando avait créé son propre groupe « Omni Band » qui n’a pas fait long feu. Il a produit deux disques titrés « Haïti pap mouri » et « Accolade Bweson ». Ce groupe avait plutôt l’air d’un simple projet musical. Aujourd’hui, on l’aurait appelé « Almando Keslin & Friends ».

Le voyage d’Almando Keslin se poursuit

Almando laissa le Bossa Combo pour continuer son exploration. Il fit un passage éclair au sein du groupe « Les Difficiles de Pétion-Ville », à la veille de la fragmentation de cette formation musicale. Il se joignit au groupe « DP Express » avec le chanteur très adulé Hervé Bleus « Boulou », qui vit actuellement à New York. Avant le départ de celui-ci, Emmanuel Antoine Jean-Baptiste (Ti Manno) intégra le « DP Express ». Ti Manno était obligé, contre sa volonté, de stationner en Haïti après sa tournée avec le groupe « Astros » d’Arsène Apollon au pays. Il avait des difficultés à s’imposer au « DP Express » puisque le public ne l’aimait pas. Pris de découragement, Ti Manno voulait même quitter cette formation musicale.

Almando Keslin, en qualité de bon moraliste, fit la leçon à Ti Manno lui rappelant que dans la vie on ne réussit pas toujours du premier coup, mais que la persévérance et la détermination apportent toujours de bons résultats. Almando avait raison puisque Ti Manno gagna le pari avec le disque et la chanson « David » du « DP Express ». Il a musicalement explosé, ce qu’Almando avait grandement valorisé. Si Ti Manno avait un physique semblable à son succès, d’une main il tiendrait l’Orient et de l’autre l’Occident. Le « DP Express » avait visité New York et son passage a été un évènement historique qui est resté gravé dans la mémoire de tous les Haïtiens vivant au pays de l’Oncle Sam. Témoin oculaire!

À l’époque, il n’y avait que trois formations musicales haïtiennes de grand renom à New York: le « Tabou Combo de Pétion-Ville», « l’Original Shleu Shleu » et le « Skah-Shah # 1 ». Almando Keslin avait la possibilité d’établir domicile aux États-Unis, puisque son épouse y vit. Ses proches font croire que les esprits (les loas) qui le réclamaient ne voulaient pas qu’il vive en dehors d’Haïti. Il choisit de rester au pays, puisqu’il tombait malade à chaque fois qu’il séjournait trop longtemps loin de sa terre natale. On peut ne pas être vodouisant, mais on doit respecter la tradition et les croyances « religieuses » des uns et des autres.
Almando laissa le « DP Express » pour intégrer le groupe « Les Frères Dejean de Pétion-Ville », où il a connu son plus grand succès avec le disque « L’Univers » de cette formation musicale. Ce serait une grave omission et une erreur de ne pas mentionner le solo de batterie qu’Almando Keslin a exécuté sur le disque « L’Univers ». Une particularité d’Almando demeure le roulement rapide à la batterie avec la même intensité, de gauche à droite en passant par les percussions intermédiaires, puis de droite à gauche pour terminer sur la cymbale (de la caisse claire au tom-basse- du snare drum au floor tom). Voilà un défi que les batteurs d’aujourd’hui doivent relever, pour prouver l’équilibre c’est-à-dire que « yo pa gen fòs kote ».

La fin du voyage d’Almando Keslin

Le voyage / le pèlerinage d’Almando Keslin prit fin le vendredi 22 mai 2015. Il a transité et est parti avec son talent, mais il nous a laissé son nom et ses œuvres que nous pourrons apprécier à leur juste valeur. C’est malheureux et gênant qu’on lui rende un hommage posthume aujourd’hui, quand, de son vivant, on avait tout le temps de le faire. Il serait bon d’adopter une autre façon de traiter nos artistes. Il faut apprendre à respecter les valeurs haïtiennes et le leur prouver pendant qu’ils (artistes) ont encore le souffle.

Almando Keslin a marqué des générations et il représente une encyclopédie musicale qui mérite d’être lue page par page, avec attention et grand intérêt par tous les musiciens, particulièrement les batteurs, qui vivent une supériorité fictive et se donnent des titres qui ne correspondent pas à la réalité. Auteur de l’article : Robert Noël. À la croisée des chemins, entre la vie et la mort, Almando Keslin a répondu à l’appel de celui qui donne et reprend le souffle. On ose croire que le gardien lui a ouvert les deux battants de la porte, qui débouche sur le nouveau monde que nous devons tous découvrir tôt ou tard. Almando, sois fier de tous tes accomplissements. Personne ne peut t’enlever ta couronne. Tes successeurs, après avoir peaufiné leurs œuvres en te prenant pour modèle, te seront plus reconnaissants. Tu ne seras jamais oublié. On se rend vraiment compte que les œuvres de nos artistes confirment leur immortalité