En marge de la démission de Joseph Blatter, mardi 2 juin, de la présidence de la Fifa, le scandale qui frappe l’instance du football mondial n’en finit pas de provoquer des remous aux Amériques, alors que la Copa America sud-américaine débute la semaine prochaine au Chili. Plusieurs enquêtes sont ouvertes. Des éminences tombent, et d’autres pourraient suivre.

« Je n’ai peur de rien et je n’ai jamais reçu de pot-de-vin. » Des propos signés Carlos Chavez, patron de la Fédération bolivienne de football (FBF), peu après l’annonce de l’ouverture d’une enquête judiciaire contre plusieurs dirigeants de la fédération qu’il préside depuis 2006. L’enquête est diligentée par le procureur général de la nation en personne, Ramiro Guerrero. Il a formé une commission spéciale composée de trois juges d’instruction, comme le relate notre correspondant à La Paz, Reza Nourmamode.

Carlos Chavez est soupçonné d’avoir reçu au moins 3 millions de dollars de pots-de-vin, notamment dans le cadre de l’attribution des droits de retransmission télévisée de l’équipe bolivienne de football ces dernières années. Suite à l’ouverture de cette enquête, plusieurs grandes voix du foot bolivien ont appelé à la démission immédiate du patron de la FBF. Il faut savoir que M. Chavez était déjà très critiqué dans le pays, à la fois pour le bilan sportif médiocre de l’équipe nationale et pour sa gestion administrative de la fédération.

Mais le voilà désormais au centre de la controverse, d’autant qu’il est l’actuel trésorier de la Confédération sud-américaine de football (CSF, aussi appelée CONMEBOL), au cœur du scandale de corruption qui touche la Fifa. De surcroît, il a reconnu avoir voté pour Joseph Blatter lors du dernier scrutin du 29 mai dernier, qui avait offert un cinquième mandat au président de la Fifa. C’était seulement quatre jours avant que ce dernier ne rende publique son intention de démissionner, le 2 juin, et d’organiser un congrès extraordinaire de la Fifa pour élire un nouveau président compte tenu du défi que représente désormais le scandale.

Aux Amériques, les révélations ne font que commencer

L’implication possible de Carlos Chavez n’est qu’un tout petit aperçu du gigantesque séisme qui menace actuellement les instances du football aux Amériques. Des personnalités issues des deux continents ont de quoi s’inquiéter. La plupart des faits incriminés et l’essentiel du travail des enquêteurs états-uniens concernent en effet la CONMEMOL, donc, mais aussi la CONCACAF (qui regroupe les pays d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes) ainsi que des fédérations qui sont membres des deux confédérations.

Pour rappel, au total, 14 personnes, dirigeants du football ou de groupes privés, ont déjà été inculpées aux Etats-Unis et pour beaucoup arrêtées dans le cadre de l’enquête sur la Fifa. Et quelques-uns d’entre eux collaborent désormais avec les enquêteurs. Or, à la lecture du dossier, beaucoup d’autres responsables ont clairement et activement participé à la corruption. Plusieurs noms sont même aisément identifiables. Les autorités locales s’empressent donc, depuis quelques jours, d’emboîter le pas de la justice états-unienne en ouvrant des enquêtes tout azimut, comme en Bolivie.

De nouveaux noms devraient donc rapidement s’ajouter à ceux déjà inculpés et bannis du monde du football. Que leur reprochera-t-on ? Au fond, le schéma décrit dans l’enquête états-unienne est presque toujours le même : les droits télé et marketing de compétitions locales – Copa America, Copa Libertadores, Gold Cup, Coupe du Brésil, etc. – sont cédés à des prix très intéressants. Les groupes bénéficiaires engrangent ainsi des sommes considérables en les exploitant, puis versent des commissions et des pots-de-vin aux dirigeants de ces confédérations et fédérations pour s’assurer de leur bienveillance.

Le football brésilien avait-il vraiment besoin de ça ?

Parmi les 14 cadres inculpés aux Etats-Unis la semaine dernière, outre des personnalités originaires d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes, on retrouve bon nombre de Sud-Américains. Il y a ainsi l’Uruguayen Eugenio Figueredo, le Vénézuélien d’origine espagnole Rafael Esquivel, le Paraguayen Nicolás Leoz, les Argentins Alejandro Burzaco, Hugo Jinkis et son fils Mariano, ou encore deux Brésiliens : José Margulies et José Maria Marin. Au Brésil justement, dans le sanctuaire du football mondial, la nouvelle de la démission du président de la Fifa est donc suivie de très près.

Comme l’explique notre correspondant à Rio de Janeiro François Cardonna, un nouveau scandale de corruption dans le football venait d’ailleurs d’éclater chez le dernier hôte de la Coupe du monde (2014), qui n’était déjà pas épargné par les scandales de corruption. Cette fois-ci, c’est l’historique Ricardo Teixeira, ancien président de la Confédération brésilienne de football (CBF), qui a été impliqué, inculpé pour blanchiment d’argent, fraude, évasion de capitaux et falsification de documents. Plus de 147 millions de dollars sont en jeu. M. Teixeira, 67 ans, aurait accumulé cette somme entre 2009 et 2012.

Or, durant cette période, il était président du comité organisateur du Mondial de football 2014. Et lorsqu’il avait démissionné de la présidence de la toute puissante CBF après 23 ans à sa tête, c’était déjà suite à des accusations de corruption. Qui l’avait d’ailleurs remplacé ? José Maria Marin, précisément l’un des deux Brésiliens inculpés la semaine dernière, arrêté en Suisse dans le cadre de l’enquête sur la Fifa, et qui se retrouve désormais dans l’attente de son extradition vers les Etats-Unis. A 83 ans, cet homme était si important pour le football de son pays que le siège de la CBF portait son nom (il vient d’être débaptisé en urgence).

Pour l’Amérique du Sud toute entière, l’affaire tombe mal

Deux anciens présidents de la Confédération brésilienne de football sont donc aujourd’hui dans une position très inconfortable, soupçonnés de corruption aggravée. De quoi plonger le football brésilien tout entier dans l’embarras. L’enquête sur la Fifa révèle par exemple que lorsqu’il était à la tête de la CBF, José Maria Marin aurait reçu 2 millions de reals de pots-de-vin (soit plus de 600 000 euros) par an, de plusieurs sponsors. Mais une autre accusation portée cible l’un des plus grands équipementiers, la marque Nike certainement, qui aurait déboursé 40 millions de dollars de pots-de-vins déposés en Suisse pour devenir le sponsor officiel de la sélection brésilienne.

Reste donc l’actuel président de la Confédération brésilienne de football, Marco Polo de Nero, revenu précipitamment au Brésil après que l’affaire Fifa a éclaté. Il a reconnu que son organisation passait par un moment difficile. Un euphémisme. Mais il affirme n’être au courant de rien. Problème : il a été pendant plusieurs années aux côtés de ses prédécesseurs. Comment aurait-il pu ignorer ce qu’il se passait ? Plusieurs journaux du pays se le demandent et la police fédérale, là encore, a lancé une enquête. Des perquisitions ont eu lieu à Rio et une commission d’enquête parlementaire va être mise en place elle aussi.

Le scandale de la Fifa laissera une empreinte indélébile sur le football brésilien, et plus largement sur le football dans l’ensemble des Amériques. Et ce, alors que toutes les stars actuelles du continent sud-américain ont rendez-vous au Chili le 11 juin prochain pour la 44e Copa America. Pour l’instant, le football argentin s’en sort à peu près bien, si l’on puit dire, puisque les trois hommes d’affaires argentins inculpés -qui se trouvaient de surcroît dans leur pays- ne font pas partie des instances officielles du football. La justice américaine demande cependant leur extradition et Interpol a émis une notice rouge à leur encontre ainsi que pour d’autres cadres. Tous trois ont déposé un recours à Buenos Aires pour éviter la détention et auront la possibilité de faire appel si leur recours est rejeté.Source Radio France Internationale